L’anglais décrit dans le château fermé. – A.P. de Mandiargue – Chapitre IX

20/06/2012 in Art, L'anglais décrit..., Littérature

Chapitre IX: M. de Montorgueil ou l’équilibre entre philosophie et arrivisme

— Qui est donc cette baronne Séphora, dont il fut question tout à l’heure ? demandai-je après quelques moments, pour rompre le silence plutôt que par curiosité.
— Oh ! dit Montorgueil c’était une personne assez dépourvue d’intérêt. Austro-Polo­naise, passant la cinquantaine, elle m’avait été livrée par les garçons d’un maquis, où elle avait cherché refuge dans la crainte de la police allemande. Elle se donnait des airs qui n’étaient sur rien fondés, ba­fouillait un peu de théosophie, préten­dait à se nourrir uniquement d’œufs crus, de laitages et de miel. Comme elle affec­tait aussi de détester les animaux, et les chiens en particulier, à la manière de Restif,
je me suis amusé à faire foutre cette vieille peau par mes dogues. Le plus drôle de l’his­toire fut quand elle refusa de se tenir à quatre pattes, prête au martyre, si l’on voulait, mais soucieuse de sa « dignité d’être humain » ; et elle se roulait toute nue par terre, où ses cuisses, affligées de cellulite, grelottaient comme des rideaux mouillés.
Pour l’obliger à faire la chienne, nous dûmes attacher ses pieds et ses mains à quatre anneaux que vous voyez ici, en outre du collier qui a suffi à Michelette, et placer sous son ventre un fagot de branches d’aca­cia. Bien saupoudrée, vous l’auriez vue faire beau cul pour Wellington. Quelles épousail­les ! La gueuse en eût redemandé… Mais, et je m’en excuse, je me sens tout à coup un peu las. La faute en est à cette petite coquine qu’ils sont en train d’expédier. Ne voudriez-vous pas —j’en aurais, quant à moi, très grand plaisir — que nous reprenions demain notre entretien ? Vous me pourriez rencon­trer vers midi, sur le rempart du château, et nous jaserions en regardant la mer avant d’aller déjeuner.

J’acceptai le rendez-vous. Je souhaitai bonne nuit à mon hôte ; il se retira. Nous libérâmes Edmonde, qui geignait sous ses liens, et puis je gagnai ma chambre avec Viola et Candida, et dans le grand lit circulaire nous fîmes encore une longue partie de queue, avant de céder à ce bon sommeil d’après foutre, qui est paisible, profond, réparateur, et qui mérite, en vérité, le nom de sommeil du juste ou de sommeil de l’in­nocent.

A mon réveil (premier, devrais-je dire), il faisait jour et j’étais seul dans la chambre ronde. Le désordre des draps, plaqués, non loin de moi, de foutre sec, témoignait assez bien que je n’avais pas rêvé certains exploits de la veille, et je savais que si j’étais sorti, puis rentré, j’aurais été saisi à la gorge par cette puissante odeur que laissent les femmes de peau noire quand elles ont passé la nuit dans un lieu clos. Je m’abstins, toute­fois, de faire l’épreuve, préférant demeurer coi dans une puanteur où je ne flairais rien (habitude aidant) qu’un air un peu lourd. Celui-ci, la fatigue et mon immobilité valaient une bonne dose de narcotique : je fis encore un somme.

Il ne devait pas être beaucoup plus tard quand un joyeux vacarme me réveilla de nouveau. Alors je vis paraître mes belles amies, qui (poussant, tirant et non sans peine) produisirent hors du trou de l’escalier un plateau de dimensions impressionnantes, lequel, posé sur le lit comme une table, portait de grandes tasses toutes pleines d’un chocolat épais et maléfique, une pyramide de galettes sorties du four à mi-cuisson, des compotiers de purée d’anchois aux fines herbes, de hachis de viande crue et de cibou­le, des confitures de fleurs d’acacia, de capu­cines et de violettes. L’excuse étant de restaurer nos forces, nous fîmes assaut de gloutonnerie ; mes amies, je m’en souviens, faillirent s’étrangler de rire (j’oubliais d’avertir que, pour bâfrer, elles s’étaient mises toutes nues, et que je n’avais pas non plus le moindre vêtement) quand une tartine de violettes me peignit les lèvres et le palais de la couleur qu’on voit aux chiens chow-chow ; chez elles, l’effet en restait inaperçu, naturellement. Les vertus de cette collation, que l’on me permettra d’appeler musquée, se firent bientôt sentir, et je payai de retour les jolies gourmandes en leur en fourrant plein la bouche, et puis plein le ventre, mais à coups de pique. Avouons, pour être franc, que Viola seule obtint du foutre ; je ne voulais pas, dès le matin, émousser trop mon arme.

Après cette bourrasque, il y eut accalmie ; puis nous descendîmes tous les trois ensemble dans la salle de bains, et là, dans le grand bassin que d’avance on avait rempli d’une eau saturée probablement de gaz, puisqu’elle fumait et pétillait comme du Champagne tiède, nous fîmes durer long­temps des ablutions rendues tout à fait déli­cieuses par les prétextes qu’elles offraient aux jeux innocents et pervers, aux recher­ches intimes, aux plaisantes comparaisons, aux fausses naïvetés, aux curiosités enfanti­nes et à la satisfaction desdites curiosités. En bref, je sortis du bain bandé à neuf, les muscles gonflés, la tête libre, le cœur réglé comme un chronomètre. Rien ne vaut les enfantillages, quand il s’agit de remonter un homme. Et plutôt qu’à ce Balthazar, sous le nom duquel on m’avait affublé, je me comparai au roi Salomon parvenu à l’âge le plus vénérable et qui retrouvait la vigueur de ses jeunes années en mêlant son vieux corps aux ébats lascifs de petites filles nues.

Je me rasai ; Candida me frictionna au gant de crin ; Viola me passa quelques langues, et puis du talc, aux endroits parti­culièrement sensibles. Toutes deux, ensuite, m’aidèrent à m’habiller. Ce fut ainsi que la veille, et par-dessus le vêtement brillant que j’ai décrit elles jetèrent une grande cape, d’allure assez pastorale, qui par la couleur et la matière du tissu semblait avoir été coupée dans un pan de mousse morte. Disparues leurs nudités aussi sous des robes en astra­kan, ouvertes par devant, comme des lévites, et dont les peaux ne se distinguaient en rien du poil lustré de Candida, nous sortîmes ; cependant je quittai mes amies dans la cour, au pied d’un escalier qu’elles m’avaient indiqué pour l’ascension que je voulais faire.

Là-haut, je ne trouvai personne. Un grand vent soufflait, qui me glaça, et je serrai frileusement autour de moi l’étoffe, épaisse par bonheur, qu’il faisait claquer. Je pris le chemin de guet, par où j’arrivai à une terras­se de belle étendue, quoique de forme, irré­gulière, située au-dessus de ce que j’ai appelé le principal corps d’habitation, c’est-à-dire du donjon et des deux petites tours latérales ; ladite terrasse, bordée d’un para­pet point très haut du côté de la cour, suivait évidemment le plan en ligne festonnée des bâtiments qui la supportaient, tandis que du côté de la mer elle était limitée par la courbe du rempart. Il ne devait pas être loin de midi, si mon ombre sur les dalles de granit faisait une tache qu’aurait couverte un gros lapin. La pleine mer était passée de peu ; refluait le courant, bien visible selon le trajet des paquets d’écume, des varechs et des menus corps flottants ; une bouée, sur sa chaîne, tirait vers le large ; mais il s’en fallait de plusieurs mètres qu’on vît rien paraître de la chaussée qui reliait le château à la terre, et les vagues, sans se briser, léchaient la base du rempart comme elles font la coque d’un navire en eau profonde. Des oiseaux gris tourbillonnaient, avec des cris de folles.

Il est un peu tard pour les voir plonger, dit une voix. C’est à marée montante que le poisson vient près de la surface, et qu’ils font leur butin.

Celui que j’attendais, averti, je pense, par les moricaudes, était monté sans que j’eusse rien entendu, et il se tenait à côté de moi, tête nue, les cheveux dans le vent, le reste chaudement couvert d’une pelisse en renards de pays, qui traînait un peu sur ses pantoufles.

Le visage de Montorgueil, quand on a eu le bonheur (ou le malheur) de le rencontrer, ne s’oublie pas facilement, et je suis persuadé que les victimes de cet homme, en fermant pour la dernière fois leurs paupières, auront emporté son image dans la mort. Un peu plus grand que normal selon les proportions du corps, le visage dont je parle apparaît troué de grands yeux très clairs, à la prunelle jaune paille, sous des sourcils brun roux, très minces ; le nez est grand, un peu busqué sur des narines bien ouvertes et frémissan­tes ; grande aussi la bouche, avec des lèvres très pâles, strictement closes, cambrées voluptueusement comme les babines des plus gros félins ; la peau, presque trop blanche, est rasée de si près, poudrée si exactement, que l’on n’y a jamais vu un soupçon de poil. Flotte sur tout cela une très grande chevelure acajou et cuivre, divisée en deux vagues par une raie au-dessus de l’œil gauche, et qui retombe plus bas que les oreilles, à la mode des femmes et de certains pédérastes ridicules (mais Montorgueil, qui n’est pas pédéraste, est tout au monde plutôt que ridicule). Le cou, assez féminin, se trouve arrondi du bas comme par un début de goitre, et Montorgueil ne porte jamais que des cols (de soie) ouverts ou des cols très larges. Il faudrait dire aussi un air entre l’aigle pêcheur et le prélat anglican, qui n’est pas le moins singulier du personnage.

Je parle de lui au présent, comme s’il était vif, car malgré ce que j’ai appris (et que l’on apprendra dans la suite), je doute encore qu’il ne le soit plus.

Voyant que je l’examinais de la tête aux pieds, il se mit à rire.
— Que pensez-vous de notre carnaval ? me demanda-t-il.
Et comme je ne savais quoi répondre, il poursuivit :
— Ne me prenez pas tout à fait pour une chère petite folle qui soignerait son vague à l’âme par le moyen du travesti. J’aurais tort à nier, pourtant, le goût un peu outré que j’ai pour le masque et pour tous les déguise­ments possibles et imaginables. N’imputez qu’à celui-là le menu du dîner qui vous fut servi hier soir et résignez-vous : vos prochains repas seront dans le même ordre, ou, si vous préférez, dans le même désordre. Vous admettrez bien aussi, puisque j’avais décidé de me retirer du monde, de rompre absolument avec mon milieu, mon existence passée, et puisque à ces diverses fins je suis devenu propriétaire de ce château situé, nous l’avons vu, en marge de la terre des hommes, château que j’ai fait reconstruire et décorer sans aucun souci esthétique, mais dans la seule ambition d’y créer un climat dépaysant, vous admettrez, dis-je, qu’il convenait encore d’y abolir le costume aujourd’hui porté presque sans exception d’un bout du monde à l’autre. Tel costume, d’ailleurs, étant assez vilain d’aspect, mal commode aux parties délicates de notre corps et puant le commun bourgeois anglais, créature que dans le rang des êtres naturels je placerais très peu au-dessus du rat d’égout (mus panticus selon les zoologues, pantegana dans la cité des doges). Ce dix-huitième siècle de fantaisie dont j’habille tous ceux qui, de bon gré ou de force, me viennent rejoindre à Gamehuche, bien entendu je ne le prends pas au sérieux ; pourtant je trouve qu’il ne vous va pas mal et qu’il va délicatement à mes nègres. Et ces robes de chambre que nous portons vous et moi, sous nos grands manteaux de plein air, l’idée m’en est venue en écoutant (une fois de plus) l’une des choses qui me sont les plus chères dans le domaine de la musique : la fin du premier acte de Don Giovanni. Il saute aux yeux que les dessins du seul Anglais qui ait jamais su tenir un crayon ou un pinceau (celui qui repose au cimetière de Menton ; soit dit pour abréger la devinette) m’ont largement aidé à composer mon vestiaire.
Si je fis une réponse à cet endroit, elle était insignifiante, et je ne veux pas la rappeler, non plus, d’ailleurs, que toute la part (seule­ment de comparse) que je pris à la conversa­tion. Ce ne sont donc que les propos de Montcul (un peu comme des Montculiana) qu’à partir d’ici je citerai, et sans doute ne seront-ils pas même rangés dans l’ordre exact où ils furent prononcés ce matin-là. Mais ils n’en mettront pas moins un peu delumière sur le génie bizarre du seigneur de Gamehuche.

— J’ai vécu dans la plupart des grandes villes d’Europe, et surtout à Paris et à Londres. Je vous avoue que je m’y suis toujours ennuyé fort à ces passe-temps virils que, selon votre langage et votre tempéra­ment, vous appellerez noce, libertinage, galan­terie ou crapule, et que leurs limites, trop tôt rencontrées, ne m’ont jamais permis d’y prendre un plaisir véritable. L’adultère sous sa housse en imprimé Géraldy, franche­ment, quelle purge ! Et ces jeunes filles dont le déshabillé répandait une forte odeur de gibier d’eau, rue Paul-Valéry, ou encore dans une accueillante maison de la rue du Bac, pleine de chats siamois et de sujets anatomiques comme des ex-voto de plâtre médical, quelle litanie ! Tant d’hommes, là-bas, dont le point d’orgueil est de se préten­dre coureurs de filles, chasseurs de femmes ; l’idée ne se fera-t-elle jamais place en leur petit crâne que, de toute chasse, l’essentiel est la mise à mort ? Quête, traque, poursuite (ce sont les mots qu’ils emploient), leur jeu ne cesserait d’être factice et frivole que s’il aboutissait non plus à une simple fouterie d’après bal de famille mais au pur déchaîne­ment du chasseur sur sa proie. « C’est chose assurément bien fragile que la beauté d’une belle femme. Suffît d’un rasoir au bout d’un bras de nègre (ou dans la main velue d’un orang-outan, selon nos classiques préférés), et en trois mouvements un peu lestes ce qui fut votre perle, votre tulipe noire, votre idole, votre chef-d’œuvre de la création, ressemble fort à une tête de veau écorchée. »
« Et puis comment admettre, je vous prie, que ces putains qui nous auront servi puis­sent encore servir à tant d’autres après nous ? N’y a-t-il pas quelque impardonna­ble manque d’esprit dans cette tolérance ? Ne vous semble-t-elle pas en contradiction flagrante avec les formes que nous exigeons, ailleurs, du plaisir ? Quand nous avons savouré un beau poisson, ou une volaille, notre satisfaction est meilleure, et nous digé­rons mieux, de voir qu’il n’en reste sur le plat qu’une carcasse effondrée. C’est tout de même que la débauche, à mon avis, ne va pas sans la destruction physique de la créature qui n’était là que pour nous don­ner le plaisir de son corps. Car il n’est pas d’autre façon d’éteindre vraiment le désir, ah si j’étais capable d’amour, alors je crois que j’épouserais, et que j’aimerais fidèle­ment à travers toutes les épreuves et jusque dans les plus grands supplices. Mais l’amour est un mot galvaudé. »

« Cette jeune Allemande que vous avez vue hier soir, il est probable que je ne lui ferai pas grâce, car je ne l’aime pas véritable­ment et je n’ai jamais pensé que je pourrais l’épouser ; cependant elle me ressemble telle­ment en de certaines choses que, jusqu’ici, je lui ai toujours épargné le pire. Aucune de mes putains passées, d’ailleurs, ne m’a fait perdre autant de foutre que cette coquine-la. Ainsi, pour elle, le danger est encore lointain. Mais je ne crois pas qu’elle se fasse la moindre illusion sur ce qui l’attend à la fin de son service.
« Tout à l’heure, quand nous serons à table, rappelez-moi de vous conter comment elle est arrivée au château. L’histoire en est plaisante. »

« Pendant les dernières années que je passai au milieu des hommes, avant que je n’eusse revêtu mon habit d’ermite, il me prenait fantaisie d’imaginer (et d’exécuter, presque toujours) maintes choses qui se peuvent accomplir sans insurmontables difficultés, mais dont l’idée, malheureuse­ment, ne vient à personne. Ainsi, voler est fastidieux, collégien et un peu fleur à la boutonnière, à moins que l’on ne soit dans le besoin (et dans ce dernier cas il est beau­coup plus facile de gagner légalement ses banknotes), mais rajouter des tableaux au Louvre ou à la National Gallery, faire pénétrer des objets saugrenus dans l’ordre poussiéreux et solennel des musées natio­naux, voilà des crimes vierges : non punis­sables, veux-je dire, si le législateur ne s’est pas encore avisé qu’ils sont possibles et que, même, ils ont déjà été commis. Semer des éditions de grand prix (la première, entre autres, des Fleurs du Mal et la Délie de chez Sulpice Sabon) dans les boîtes à dix francs au choix, sur les quais, m’amusa. Je plaçai des perles de belle taille dans plusieurs huîtres et puis je distribuai mes coquillages aux éventaires, en prenant garde que le marchand ne me vît pas ; la plupart étant bien fines, cependant, pour la bonne surpri­se, j’en mis aussi quelques fausses. Pareille­ment j’introduisis des louis d’or dans l’esto­mac des carpes les plus grosses, au marché du quartier Saint-Paul, qui est, comme vous savez, le quartier juif. On se battait aux pois­sonneries, le lendemain, et deux femmes avec quelques enfants périrent dans le tumulte. Des anguilles et des écrevisses vivantes apparurent dans les bénitiers des églises, singulièrement à Notre-Dame, pour la grand-messe ; ce fut soupe aux poissons pour le bedeau. A l’inverse de ces libéralités, une solution de strichnine ou de certains prussiates, mais à dose foudroyante, que l’on injecte à la seringue sous l’écorce d’oranges ou de mandarines, jetées ensuite aux étalages, donne souvent, comme disent les médecins, un excellent résultat. Je vous recommande encore (mais il ne faut pas se livrer trop fréquemment à cette plai­santerie) des punaises bien pointues que vous éparpillerez, après les avoir enduites d’une pommade au curare, sur le plan­cher des pontons qui servent aux bains fluviaux.

« Enrichir ainsi le hasard est source de grandes joies. Vous y trouveriez le calme des nerfs, la paix de l’âme, plus sûrement qu’à perdre tout un baquet de foutre. Pourtant je parierais que vous ne suivrez pas mon conseil, car (une fois de plus, laissez-moi m’en étonner) personne (ni même la jeune princesse de Warmdreck) ne s’est jamais rencontré qui partageât avec moi le goût et l’intelligence de ces entreprises. »

« J’avais fait une belle liste de mes amuse­ments passés et à venir, que je regrette, à votre égard, de n’avoir pas conservée. Quand vraiment je fus au bout de la liste, je partis pour Gamehuche. Mon installation et l’aménagement du château, selon les directi­ves que vous connaissez, étaient terminés de peu quand survint la guerre ; bien à point, je l’avoue, pour supprimer avec le vieil ordre légal la plupart des obstacles qui auraient gêné mes desseins.

« Ce n’est pas sans plaisir, naturellement, que j’appris la défaite des forces armées d’Angleterre, de France et de Belgique et leur course éperdue vers les Pyrénées. Étant sain d’esprit, j’ai toujours aimé voir cavaler les militaires de mon pays ; à leur passage au contrôle, dans la région de Gamehuche, ceux-là étaient bons premiers, grâce à la vélocité des camions de la R.A.F. Quelques jours plus tard, les Allemands arrivaient, et ils occupèrent toute la côte.
« Comme j’affichais hautement la haine et le dégoût que j’ai de ma patrie, et comme, choqué par l’idiotie des Battenberg qui venaient de changer leur nom contre celui de Mountbatten, j’avais, moi, traduit le mien et fait Montorgueil de Mountarse, les Alle­mands, dans un élan de cette énorme stupi­dité qui est tout le fond de l’âme germani­que, me prirent pour un fasciste anglais, ou je ne sais quoi, enfin pour un sûr partisan de leur cause, et ils me donnèrent leur bienveil­lance et leur appui. En même temps je m’étais acoquiné (c’est bien le mot) avec les chefs de la résistance locale ; la complicité de ceux-là (assassins, voleurs, maquereaux et si parfaits imbéciles qu’ils étaient tout à souhait) facilita grandement mes affaires. Aujourd’hui que la guerre est terminée, ces jeunes frappes ont jeté le masque tricolore, et c’est en procureurs, uniquement, qu’ils me servent. Pour de l’argent (ou plus préci­sément pour un peu d’or monnayé à l’effigie d’un Badinguet perclus) ils me fournissent en garçons, filles, enfants ou bestiaux tout ce dont je puis avoir besoin ; avec autant de zèle que chez des Napolitains…

(à suivre)

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